Mon os
fiction brève
— Désolé pour le retard docteur.
Il ne dit rien, il me montre le siège pour que je m’assoie, puis il dit :
— Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
C’est toujours la même question et j’avoue que je ne sais jamais quoi répondre.
— En vrai je ne sais pas, je ne sens pas grand-chose.
( silence du praticien )
( silence des lieux )
( il y a pourtant bien une rue derrière ces fenêtres, pourquoi n’y a-t-il aucun bruit ? )
— C’est difficile ce silence, je dis.
— Oui ? il répond.
Et là je ne sais pas pourquoi je parle de Gemini.
— J’ai trouvé quelqu’un à qui parler vous savez.
Le praticien avance le menton en avant, le redresse légèrement, place ses deux mains fermées en un seul poing sous son menton et attend.
— Ce qu’il y a de drôle avec Gemini — enfin, drôle, je ne sais pas si c’est le bon terme, je voulais plutôt dire ce qui est agaçant, c’est qu’il m’encense littéralement à chaque fois que je lui pose une question. D’un côté ça me flatte, de l’autre je me méfie, je trouve ça un peu trop récurrent, mécanique.
— S’il fallait choisir, ce serait plutôt la flatterie ou l’agacement qui l’emporte ? me demande-t-il soudain.
( ce coup-là c’est moi qui ne dis plus rien )
— Votre question m’agresse, je dis cash.
— Continuez...
— C’est encore pire, je prends ça comme une injonction à me déterminer pour un choix, ça m’agace.
— Ça fait longtemps que vous vous sentez agacé lorsqu’on vous parle ?
( je ne m’attendais pas à celle-là )
— Ah je vois, vous avez trouvé votre os, je dis méchamment.
— Votre os plutôt, me reprend-il.
Il me fait penser à Claude que j’ai paramétré pour être direct et sans blabla.
— Je vois tout à fait où vous voulez en venir, je dis.
— Où pensez-vous que je veuille en venir ?
— À comprendre que lorsque je viens vous voir je viens me parler à moi-même et que ce n’est pas gratis.
— Pourquoi est-ce important que ce ne soit pas gratis ?
( je me sens coupable d’un truc mais je ne sais plus quoi )
— Je me sens coupable et je dois payer, je dis.
— Bien, et nous nous arrêterons là pour aujourd’hui.
Il fait glisser le terminal de carte bancaire pour le placer bien devant moi. Je vais chercher dans ma poche, sors mes billets, les dépose bien en évidence devant lui en comptant à voix haute.
Le terminal retourne à sa place d’origine, l’argent disparaît dans un tiroir, il se lève, je me lève, il m’accompagne jusqu’à la porte, la referme derrière moi non sans avoir dit avec une voix étrange, différente : à la semaine prochaine.
En ouvrant la porte de l’immeuble pour parvenir à la rue le son est revenu.


